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Le musicien aveugle du faouët

Une enquête dans les arcanes de Bretania à la recherche d'un sonneur aveugle dont la vie rocambolesque est évoquée dans les carnets de bord de la mission de folklore musical en Basse-Bretagne de 1939. Petit voyage dans le Faouët (56) du début du XXème siècle.

Les Archives de la Mission de folklore musical en Basse-Bretagne de 1939 sont accessibles sur Bretania via le musée National des Arts et Traditions Populaires de Paris (MNATP), et herbergées par le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MUCEM).

C’est dans les carnets de terrain de la mission, en date du 14 août 1939, qu’une description tout à fait étonnante d’un musicien des environs du Faouët, dans le Nord du Morbihan, pique notre curiosité.



Voici retranscrit le portrait dressé par Mme Auboyer :

"Le sonneur de bombarde est aveugle (J.M. Breton). Il l'est depuis l'âge de 16 mois. Il a commencé par fabriquer (ou rempailler ?) des chaises mais des Italiens sont arrivés dans le pays et lui ont fait une telle concurrence qu'il a dû abandonner ce métier; il se mit alors à fabriquer des pincettes à braise pour allumer les pipes; on prenait alors du tabac à chiquer. Mais l'usage du tabac à cigarette et des briquets s'est vulgarisé et il dû de nouveau cesser cette industrie; il se mit alors à composer des chansons bretonnes qu'il vendait sur feuilles volantes mais la vogue fut bientôt aux chansons françaises. Il devint alors sonneur de bombarde pour toutes les occasions pour lesquelles on utilisait cet instrument ; il avait appris à en sonner avec Nicolas Gerbet le joueur de biniou vers l'âge de 17 ans. C'est son métier actuel ; malheureusement l'accordéon supplante de plus en plus le biniou et la bombarde et il est sans doute sur le point de changer d'activité. Il est symptomatique que cet homme, privé du secours de la vue, ait été victime successivement des différents aspects de la vie moderne dans sa région; autres faits caractéristiques: 1°/ il fabriquait jusqu'à ces derniers mois des pincettes à braise pour la vente touristique par l'intermédiaire d'un magasin de la place des halles (or s'étant blessé au pouce droit il ne peut plus les fabriquer); 2°/ il ne sait parler que le breton n'ayant jamais été à l'école et ses parents sachant à peine le français. Ayant appris tous ces détails un membre de la mission s'est rendu chez J.M. Breton (photos 296 et 297) et a acheté pour le MNATP deux pincettes à braise, deux pipes en buis et un étui à pipe en écume fabriqué par lui (photos 298 à 300). [inventoriés au musée sous les n°s 1940.19.3 à 7]"


Une recherche approfondie sur Bretania permet de compléter cette description balzacienne par des documents iconographiques provenant du site Dastum



L’une d’elle, où l’on voit Mr Le Breton accompagné d’un autre compère cette fois (Mr Le Lay), date même de 1911.


Cette seconde photo non daté, prise à Le Saint (56) à l’occasion d’un mariage (tout à fait à gauche, en bas) nous apprend son surnom : Yann Dall (Jean l’aveugle), Sobriquet tout à fait typique de ces musiciens privés de la vue qui n'avaient d'autre voie que la musique pour gagner leur vie. Yann Dall semble s’inscrire alors dans la tradition de ces sonneurs emblématiques de pays (Matilin an Dall à Quimperlé, Pier an Dall à Corlay…). 

 Déjà en 1939, la mission avait pu immortaliser quelques scènes où sont filmés le sonneur et de son compère (Nicolas Gerbet).

Quelques décennies plus tard, on retrouve Yann Dall dans un court extrait filmé en 1948 ou 1949, soit près de 40 ans après la première photo. On l’aperçoit sonner pendant le marché du Faouët dans cette vidéo archivée à la cinémathèque de Bretagne (à 1mn et 51sc)




Au Faouët, Roland Bouëxel a retracé le parcours du sonneur dans une exposition qui lui est consacrée. 



La mission folklore musical

Effectuée du 15 juillet au 27 août 1939 et organisée par le Musée National des Arts et Traditions Populaires de Paris (MNATP), cette mission est conduite par la musicologue Claudie Marcel-Dubois (1913-1989) et le linguiste l'abbé François Falc'hun (1909-1991), assistés de Jeannine Auboyer (1912-1990).

Les enquêteurs ont enregistré 7 heures de musique, pris 437 photographies noir et blanc, tourné 25 minutes de film muet et produit de nombreux documents écrits (correspondance, questionnaires d'enquêtes, carnets de terrain, notations musicales et transcriptions linguistiques, rapports, conférences...). »

Tous ces documents regorgent d’informations et de témoignes uniques sur les traditions musicales en Bretagne bretonnante, bien sûr, mais pas seulement. Ils sont une fenêtre ouverte sur les pratiques sociales et la vie des individus de cette époque.

Écrit par Marc-Antoine Ollivier

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